Penser/Classer

Georges Perec

Publié en 1985 chez Hachette, premier recueil édité après la disparition de Georges Perec, le 3 mars 1982, Penser/Classer est republié en 2003 aux Editions du Seuil. Catégorisé “essai”, ce n’en est pas un. Il tient autant l’essai que du manifeste.

Et puis on remarquera les listes interminables qui sont son fort (et qui justifient entre autre la partie « classer » du titre). Des listes de tout et de n’importe quoi : si dans La Vie mode d’emploi les listes exposent l’absurdité de la société consumériste, ici en revanche ce n’est pas le cas. Ce sont des listes de recettes, des listes d’événements historiques, etc.

En tous les cas ce n’est pas un roman et pourtant on y plonge sans problème et avec grand intérêt grâce à l’écriture prodigieuse de Perec.

Sur l’écriture

Perec y expose ses vues sur la littérature et sa manière d’écrire. Scott Fitzgerald affirmait qu’un auteur avait grosso modo deux ou trois idées et qu’il les recyclait ad vitam eternam.

Mostly, we authors must repeat ourselves — that’s the truth. We have two or three great moving experiences in our lives — experiences so great and moving that it doesn’t seem at the time that anyone else has been so caught up and pounded and dazzled and astonished and beaten and broken and rescued and illuminated and rewarded and humbled in just that way ever before.

One hundred false starts

Cela est tout à fait faux pour Georges Perec qui a toujours échappé à la catégorisation de la critique. Georges Perec, véritable Objet Littéraire Non Identifié, écrit alors :

Si je tente de définir ce que j’ai cherché à faire depuis que j’ai commencé à écrire, la première idée que me vient à l’esprit est que je n’ai jamais écrit deux livres semblables, que je n’ai jamais eu envie de répéter dans un livre une formule, un système ou une manière élaborés dans un livre précédent.

Sur la mode et la société de consommation

A travers la mode il y parle de la société de consommation : un sujet qui lui tenait à cœur et qu’il a mise en roman dans Les Choses. Cette société de consommation il y a grandi et ce qui est très intéressant c’est qu’à son époque elle en était à ses débuts. Aujourd’hui, la société de consommation a pris de l’essor et nous avons du mal à voir à l’horizon une société de l’équilibre ; l’actualité nous l’a prouvé. Un recueil toujours au goût du jour donc. Voici quelques citations extraites du recueil :

L’objet de mode, en l’occurrence, importe peu. Ce qui compte, c’est le nom, la griffe, la signature. On peut même dire que si l’objet n’était pas nommé et signé, il n’existerait pas. Il n’est rien d’autre que son signe. Mais les signes s’épuisent vite, plus vite que les briquets et que les montres. C’est pour cela que les modes changent.

D’un objet à la mode, on dit qu’il fait fureur. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de furieux, de vraiment furieux, d’ailleurs dans la mode ? Pas seulement de furieux, d’ailleurs, mais aussi de bruyant, de très bruyant, de tonitruant. Ça n’a aucun respect pour le silence, la mode : ça casse les oreilles.

la mode est entièrement du côté de la violence : violence de la conformité, de l’adhérence aux modèles, violence du consensus social et des mépris qu’il dissimule.

Le contraire de la mode, ce n’est évidemment pas le démodé ; ce ne peut être que le présent : ce qui est là, ce qui est ancré, permanent, résistant, habité : l’objet et son souvenir, l’être et son histoire.

Aujourd’hui en terme de mode et de marché, les lunettes sont moins faites pour mieux voir que pour être portées et la publicité parle surtout des montures.

Sur la catégorisation

Tellement tentant de vouloi distribuer le monde entier selon un code unique ; une loi universelle régirait l’ensemble des phénomènes : deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres.

Malheureusement ça ne marche pas, ça n’a même jamais commencé à marcher, ça ne marchera jamais.

N’empêche que l’on continuera encore longtemps à catégoriser tel ou tel animal selon qu’il a un nombre impair de doigts ou des cornes creuses.

Sur les bibliothèques

Toute bibliothèque[1] répond à un double besoin, qui est souvent aussi une double manie : celle de conserver certaines choses (des livres) et celle de les ranger selon certaines manières. […] Ainsi le problème des bibliothèques se révèle-t-il un problème double : un problème d’espace d’abord, et ensuite un problème d’ordre.

Une bibliothèque que l’on ne range pas se dérange : c’est l’exemple que l’on m’a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu’était l’entropie et je l’ai plusieurs fois vérifié expérimentalement


[1] « J’appelle bibliothèque un ensemble de livres constitué par un lecteur non professionnel pour son plaisir et son usage quotidiens ». [note de l’auteur]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *