Patois vs Langue

Pour la plupart des locuteurs du français en France, le français standard est une langue. Et ce que l’on nomme le picard, l’occitan, le breton, etc. ce sont des patois. Les locuteurs de ces variétés mêmes en parlent comme de patois, bien que le terme soit connoté négativement. Ils ont intégré l’idée que leur parler est inférieur à la langue standard.

Cette idée est aujourd’hui tellement partagée par les locuteurs que les patois sont considérés comme moins clairs, moins expressifs, moins précis qu’une langue. Mon but est de montrer en quelques minutes que cette considération n’a aucun appui scientifique. C’est purement et simplement un a priori.  Une idée reçue, fruit de siècles de domination d’un parler sur les autres. Ce n’est d’ailleurs pas l’apanage du français seul. Je prends l’exemple du français, mais c’est une situation que l’on retrouve dans de nombreuses parties du monde puisque la langue est souvent un outil de domination militaire.

Je reprendrai cet aphorisme que l’on attribue au linguiste Max Weinreich : « Une langue est un dialecte avec une armée et une marine. »

Une rapide histoire du français depuis le Moyen-Age mettra en lumière ce dont je veux parler.

Au Moyen-Age, le territoire de la France actuelle n’est pas tel qu’on le connait aujourd’hui. Il n’est pas unifié et il est divisé grosso modo en deux parties. La langue d’oïl au Nord et la langue d’oc au Sud. Dans la partie sud on parle occitan, ou plutôt plusieurs variétés d’occitan. Dans le Nord, on parle plusieurs variétés de la langue d’oïl. Le francilien en Ile de France, le Normand, le Picard, le Lorrain. Et il n’y a pas de frontière nette entre les dialectes. Dès que l’on passe la frontière de la Picardie, on ne change pas complètement de système linguistique. Il y a ce qu’on appelle continuum linguistique. Imaginez en fait un dégradé de couleurs du rouge au blanc par exemple en passant par toutes les nuances de rose clair, rose, rose foncé, rouge clair… C’est pour ça qu’on parle pour tous ces parlers de dialectes d’oïl, c’est une famille parce qu’ils ont beaucoup de traits en commun. Et cela s’explique par le fait qu’ils sont tous des variations prises par le latin vulgaire dans le temps et dans l’espace. Vous n’êtes pas sans savoir que les Romains avaient envahi le territoire de la Gaulle (qui n’était pas unifié d’ailleurs) et les populations avaient adopté le latin. Mais ce n’était pas le latin des livres, ce n’était pas le latin de Cicéron. C’était un latin courant, que l’on appelle vulgaire ou variété basse.

Comme le domaine royal se trouvait plus ou moins en Ile-de-France, c’est le francien qui a pris peu à peu le statut de langue de prestige, et les autres parlers du Nord ont été relégués à un statut inférieur. C’est une conscience linguistique qui est survenue assez tôt, bien avant la création de l’Académie. Un exemple : en 1180, Conon de Béthune dans ses Chansons s’exprime en ces mots :

La Roine n’a pas fait ke cortoise

Ki me reprist, ele et ses fieus li Rois ;

Encoir ne soit ma parole franchoise,

Si la puet on bien comprendre en franchois

Ne chil ne sont bien apris ne cortois

S’ils m’ont repris se j’ai dit mot d’Artois,

Car je ne fui pas norris a Pointoise.   

Ce que dit Conon de Béthune, c’est que s’en étant allé déclamer ses chansons à la Cour, la Reine et l’a repris sur son vocabulaire. Conon de Béthune vient en effet d’Artois. C’est un territoire entre la Picardie et la Flandre, qui a son propre parler. Et n’étant pas le parler de la Cour, il est forcément méprisé. 

La suite de l’Histoire nous est familière : le francien va peu à peu imposer sa supériorité. Notamment, en 1539 avec l’Ordonnance de Villers-Cotterêts sous François Ier, la création d’une Académie française en 1634-35. A partir de la Révolution, cette situation change avec notamment l’abbé Grégoire, délégué du tiers-état aux états généraux. Il estime qu’éradiquer les dialectes autres que la variété standardisée, le français de l’Académie, est un devoir d’Etat. Puis dans les années 1880, avec les lois Jules Ferry pour l’instruction de tous, vient la volonté évidemment d’éradiquer définitivement les patois. C’est une politique qui a duré jusqu’à très récemment. Mes grands-parents bretonnants étaient interdits de parler breton à l’école sous peine de châtiments. Dans le Sud, mon oncle me racontait que dans la rue lorsqu’il était enfant, les policiers n’hésitaient pas à verbaliser les personnes parlant occitan. Donc c’est une politique répressive de la langue qui a impacté tous les parlers du territoire français.

Je disais également que c’était une situation très fréquente dans le monde. Mais je souhaite donner un exemple du cas contraire en parlant de nos voisins italiens. Leur pays a été unifié très tard. Ce qu’on appelle le Risorgimento, pour parler de l’unification italienne, s’est produit dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Avant cela ce sont des cités-Etats liées au commerce. Et du coup, ces variétés ont survécu jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a pas eu de répression linguistique, aucune stigmatisation liée au fait de venir de la Province et de parler son dialecte, puisqu’il n’y avait à proprement parler pas de province telle qu’on la connait en France. Aujourd’hui, il est vrai, ils tendent à disparaître avec tous les mouvements de personnes vers la capitale pour trouver du travail et du coup l’italien standard gagne en influence. Mais pour le moment, ils sont encore vivants.

La conclusion de ce podcast est donc la suivante : patois et langue sont deux termes désignant des parlers, des systèmes de communication. Aucun de ces parlers n’est supérieur à l’autre. Leur différence tient en ce que la langue a une armée et une Académie pour se défendre et s’imposer. Le patois n’en a pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *