Marie

Je vis le jour en août 1996, à Paris. Je m’appelle Marguerite et contrairement aux apparences, je ne porte pas le prénom d’un autre temps. Exécrant le conformisme – malgré leurs allures de bourgeois bohèmes – mais prônant l’attachement à des valeurs intellectuelles, mes parents s’inspirèrent de l’héroïne Marguerite Yourcenar, l’auteure d’Alexis ou le traité du vain combat qui a mené une existence de femme intellectuelle libre et dont le patronyme ne peut être que le symbole intergénérationnel de la femme émancipée.

Mes émois scolaires débutèrent en 2002 lorsque l’école primaire m’ouvrit ses bras. Ces années d’enfance furent rythmées par les découvertes : je m’essayai d’abord à l’équitation, et au tennis. Puis à la natation. Et en hiver je tentai le ski. Je choisis finalement de me lancer dans des activités d’un autre type expérimentant tantôt le théâtre, tantôt la musique. Mon réel épanouissement se réalisa toutefois à l’école même, lorsque je pénétrai dans l’univers de la poésie et de la prose. En 2007, l’école secondaire m’accueillit à son tour, et je me forgeai une personnalité en m’inspirant des héros vivant dans mes livres. Il me paraissait en ce temps que la vraie vie ne pouvait être que fictive si l’on souhaitait vivre des aventures et ressentir d’intenses émotions, et que seule l’imagination pouvait remédier aux maux qui accablent l’humanité quand elle-même a renoncé à les combattre. En 2011, alors que je quittais progressivement les bancs de l’adolescence, j’entrai au lycée Louis Legrand.

Au lycée, ma route croisa alors celle de Marie… Notre rencontre se déroula lors de notre premier cours de mathématiques : ce jour-ci l’anxiété des premiers jours d’école dans un nouvel établissement atteignait son paroxysme. Je m’engouffrai la première dans la classe et m’assis au premier rang, seule. Et lorsque l’ensemble des élèves fut installé, elle poussa la porte, et apparut. Rayonnante. Tous les regards convergèrent en cette même source de lumière. La professeure cessa son discours de bienvenue pour observer la nouvelle arrivante. Son époustouflante crinière brune tombait en cascade dans son dos. Elle portait un t-shirt blanc un peu large pour elle et un pantalon de sport gris surmontant des chaussures noires délavées, dans la plus grande neutralité qu’il soit. Elle dégageait une aura de sensualité et l’élégance émanait de son corps frêle, tout juste sorti de l’enfance. Ses lèvres roses et charnues divinement dessinées murmurèrent des mots d’excuse tandis que ses yeux cherchaient une réponse qui ne lui parvint jamais. La Terre semblait s’être figée et seule elle pouvait encore se déplacer comme bon lui semblait. Elle se détourna de la professeure, son regard sombre dévisagea la classe entière et vint se planter dans le mien. Un frémissement d’exaltation courut dans mes veines et atteignit la moindre parcelle de mon corps si bien que pendant quelques secondes je retins ma respiration dans l’espoir que l’agréable sensation ne me quitte pas. Elle contourna la table qui jouxtait la mienne et s’assit. Nos regards s’étaient désormais quittés, mais tout mon être restait absorbé par la présence de ma partenaire. Les murs de la classe étaient tombés, et mon âme s’envolait à la recherche de la sienne dans une danse éternelle. Je ne parvenais pas à détourner mon attention d’elle. Je me souviens que la voix de la professeure reprit son cours mais sonnant si lointaine, je ne compris mot. Puis l’instant d’après, mon monde vibra, l’image de la chevelure de geai devint trouble et mes paupières clignèrent pour aider mon esprit à redescendre de son piédestal. La sonnerie annonçant la fin du cours venait tout juste de sonner. Elle signifiait aussi que l’on devait se déplacer pour rejoindre la suite de notre programme hebdomadaire.

Je me levais difficilement, encore sous le choc de tant d’émotions et rejoignis le cours suivant, qui était un cours de Français. Je me fis discrète et essayai de focaliser mon attention sur le tableau et sur les lettres qui s’y inscrivaient. Toutefois, je ne parvenais pas à oublier mon escapade dans le monde éveillé des songes, et je sentais au fond de moi que ces sensations correspondaient aux prémices d’une vie qui se déroulerait en-dehors de mes livres.

Le lendemain, deuxième jour de lycée, mon objectif se résumait à faire connaissance avec la mystérieuse Marie. Je la trouvai dans le hall d’entrée. Je n’eus aucun mal à la reconnaître : toujours cette superbe chevelure pour laquelle certaines filles auraient été prêtes à tuer, et toujours cette tenue qui se voulait aussi simple et aussi naturelle que possible. Elle observait une photo d’aigle en plein vol exposée sur un panneau d’affichage. Je décidai de faire le premier pas.

« Bonjour, je suis Marguerite, dis-je en guise d’introduction. Nous sommes dans la même classe.

  • Je sais bien qui tu es, répondit-elle toujours dos à moi, puisque tu n’as pas cessé de m’observer hier lorsque je suis arrivée. Cela ne t-arrive-t-il pas de faire preuve de discrétion ? La politesse ne te dit rien ? »

Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière et je n’eus pas le temps de répondre car elle se détourna aussitôt de la photo, me tendis la main, un semblant de sourire se forma sur ses lèvres, et elle continua :

« Je plaisantais. Moi, c’est Marie. J’ai toujours suivi un enseignement privé, des cours particuliers en fait. Tu te demandes comment j’ai pu entrer dans l’école publique, et surtout dans une école aussi prestigieuse que celle-ci ? Crois-moi le bon dieu n’y a rien à voir. Mon oncle a fait un gros chèque au directeur de l’établissement. Je suis ravie de te connaître, tu as l’air d’être sympa quand même. »

Cette dernière phrase me parut être un compliment et je voulu répondre une sorte de « Merci, ravie de te connaître aussi » mais de tels mots ne franchirent pas mes lèvres. Les présentations étaient faites. Nous allâmes donc en cours ensemble, sans un mot. Et nous passâmes ainsi la journée à voguer de classes en classes, à s’échanger quelques mots de temps en temps. A ses côtés, je me sentais bien, alors que je ne la connaissais pas encore.

Marie semblait absorbée par un monde de rêves dont elle seule connaissait l’existence. Je le devinais, je l’appréhendais mais je ne pouvais pas y accéder. En cela, Marie demeurait une parfaite inconnue, une inconnue qui ne me laissait pas de marbre. Je souhaitais moi aussi accéder à ce monde de rêve, je souhaitais le comprendre, la comprendre. De sa bouche sortaient des mots d’une douceur sans égale, l’ensemble formait un discours aussi somptueux que le château de Catherine 2 de Russie ; mais je désirais en voir l’envers du décor, et admirer de mes propres yeux les dorures qui tapissaient ses murs de pensées.

Au fil du temps, de nos journées passées à discuter, à travailler, à sortir au parc du Luxembourg, elle m’ouvrit peu à peu quelques portes de son univers. Toute la fragilité de son âme luisait à la surface de sa peau. Jamais sûrement je n’avais imaginé rencontrer une telle pureté.

Marie, malgré son jeune âge incarnait déjà un idéal de passion et de dévouement en devenir. Sur ses cahiers étaient écrits ces mots :

« To sin by silence when we should protest 
makes cowards out of men. […] »

C’est en gardant le silence, alors qu’ils devraient protester, que les hommes deviennent des lâches. Ella Wheeler Wilcox.

Sa lutte quotidienne résidait essentiellement dans son mode de vie. Elle aurait voulu sans aucun doute vivre dans les montagnes, sans le confort des villes. A défaut, elle rejetait les artifices de beauté que l’on nous vendait en masse comme les indispensables de la femme, et elle incarnait pourtant la féminité dans toute sa grandeur. Elle vouait sa vie aux valeurs de la nature et de l’amour – son alimentation se résumait exclusivement à des produits végétals bruts trouvés dans des marchés biologiques ou dans des fermes. Elle ne regardait pas la télévision, qui, selon elle, corrompait l’esprit et la volonté. Elle aimait par-dessus tout son oncle qui l’avait élevée comme son propre enfant. Je la voyais femme-passion, forte mais délicate à la fois, intelligente mais rêveuse. Elle se voulait engagée dans toutes les causes humanitaires puisqu’elle considérait que le véritable devoir de tout un chacun était celui du citoyen du monde et non celui de citoyen de l’Etat, et me confiait que dès sa majorité acquise, elle ferait tout son possible pour aider à sa manière à construire un monde meilleur.

En quelques semaines nous étions devenues très proches et je pénétrais toujours plus dans son univers.

En quelques mois nous étions devenues inséparables. Pourtant tout nous opposait. J’avais vécu uniquement à travers les livres, elle avait voyagé dans le monde entier. J’avais porté une attention particulière à l’image physique que je renvoyais, elle s’était toujours présentée dans toute sa simplicité. Alors je tentai de lui ressembler en certains points. Je ne m’habillai plus que pour ne pas dévoiler ma nudité à la face du monde, et comme elle je devins végétalienne et écologiste convaincue. Cependant je continuais d’accorder une grande importance à la réussite scolaire et à mes résultats. Elle n’étudiait que pour son unique plaisir. Son oncle ne désespérait pas de la voir un jour obtenir un poste important, à la tête du gouvernement ou dans la diplomatie, comme lui. Mais paradoxalement, il savait parfaitement que Marie n’en ferait rien. Son rêve résidait dans la volonté d’être écrivaine engagée, ce que j’avais toujours du mal à comprendre puisqu’elle préférait l’action à la passivité. Mais j’admirais cela, j’admirais Marie et sa force de caractère malgré son jeune âge.

Au bout d’un an, Marie et moi n’avions plus de secrets l’une pour l’autre. Je connaissais tout de sa vie. Mon éblouissante Marie était née en France. Son père, banquier, était mort alors qu’elle n’avait que 5 ans et sa mère avait sombré dans la dépression puis dans la folie – elle résidait aujourd’hui dans un hôpital psychiatrique. La difficulté des épreuves que la vie avait placée sur le chemin d’enfance de Marie transparaissait aujourd’hui. Je cernais à présent cette sensibilité à fleur de peau et je savais que ma Marie pouvait vaciller d’un moment à l’autre. Son oncle, diplomate, et sans enfant, avait obtenu une délégation d’autorité parentale pour s’occuper de sa nièce et elle l’avait donc accompagné partout dans le monde en suivant des cours particuliers. Une grande complicité s’était nouée entre cet oncle et ma Marie. Alors qu’elle avait 14 ans, son oncle avait été chargé d’une mission en France et avait donc proposé à Marie d’intégrer le prestigieux lycée Louis Legrand. Le plus étonnant demeure que Marie ait accepté connaissant son dégoût pour les réputations faites à coups de billets et le dédain qu’ont les parisiens un peu aisés vis-à-vis de tout le reste de la population. Mais je ne doute pas qu’elle ait fait justement cela pour faire plaisir à son oncle.

Durant les vacances d’été nous passions nos après-midi à lire des extraits d’œuvres qui nous avaient inspirées. Nous parlions aussi de peinture, de tout ce qui pouvait servir notre imagination et notre amour complice de l’art qui a fait l’Histoire. L’une de ces après-midi restera à jamais gravée dans ma mémoire. Nous nous adonnions à nos activités rituelles lorsqu’une question qui m’avait toujours brûlée les lèvres se fraya un chemin vers l’extérieur et vint heurter l’attention de Marie.

« Marie, je souhaiterais te poser une question… Pourquoi aimes-tu tant lire et écrire, et pourquoi vouloir faire de l’écriture ton mode de lutte si les actions te paraissent plus importantes que le reste ?

  • Eh bien je crois que ta question n’a de sens que parce que tu t’obstines à opposer l’action et les mots comme beaucoup de gens le font. Je pense au contraire qu’il faut dissocier puis relier en certains points ces deux verbes… Regarde, il semble évident que nous sommes toutes deux des êtres humains absorbés par les préoccupations de leur temps et qui tentent de donner un sens à leur vie. Et ce fut également le cas des Hommes qui ont laissé leurs traces dans l’Histoire. Intéressons-nous donc uniquement aux Hommes qui ont eux-mêmes écris leur livre pour lutter, s’exprimer, se différencier des autres, s’assumer et qui ont disparu car la mort les a rattrapés comme elle nous rattrape tous. Ils n’écrivaient pas parce qu’ils ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas agir. Parce qu’en écrivant, ils agissaient. Et leurs mots donnaient un sens à leurs actions de tous les jours. Lorsque nous lisons leurs écrits, leur esprit vit à travers nous, alors que leur corps ne peut se souvenir d’avoir un jour marché, parlé, pleuré, …. J’exècre le système scolaire mais non la culture, je hais la passivité mais non les mots. Certes les mots peuvent figer et emprisonner une idée, pourtant je trouve dans leurs formes le seul moyen d’expression qui ne meurt pas. La vie incarne la fragilité Marguerite, elle incarne l’impuissance, et paradoxalement la mort. Tous les stéréotypes de la vie que l’on trouve dans les poèmes ne sont considérés comme stéréotypes que parce que notre siècle a oublié que la mort rodait à chaque coin de rue. Et il ne suffit pas de l’oublier pour qu’elle n’existe plus. Ainsi, je pense qu’il faut lire, qu’il faut redonner à l’esprit de ceux qui ont inspiré positivement l’humanité la vigueur qu’ils méritent. Je pense qu’il faut avec cela lutter également pour nos idées en les écrivant, pour qu’à l’avenir l’humanité reconnaisse également à nos esprits le mérite de vivre à travers les leurs. Parce que sinon Marguerite, ta vie s’effritera et il n’en restera plus que le souvenir dans la tête de ceux que tu connaissais, jusqu’à ce que eux aussi voient leur vie s’effacer à jamais des traces de la Terre. »

Chaque expression, chaque mot, chaque lettre que Marie prononça ce jour-ci vint se figer dans ma mémoire comme s’ils y avaient été gravés au fer rouge. Et naquit en moi la conviction qu’ils avaient créés une vague d’insoumission partout sur la Terre, que toutes les secondes rythmées par ses paroles avaient donné naissance à un insurgé, à un mouvement de liberté. Je perçu l’incertitude du futur, la nécessité de vivre maintenant et de vivre pour ce qui nous tient à cœur. Je décidai de vivre pour Marie.

Lorsque nous parlions, elle me transportait et je me sentais flotter dans les limbes de l’amour. Aussi je ne me lassais pas de l’entendre s’exprimer et je priais secrètement pour que son souffle telle une caresse vienne me visiter dans mes songes, à chaque instant. Avec ses longs cheveux détachés, on aurait pu la voir s’envoler dans les airs si facilement, accompagnée d’Arthur Rimbaud, de Verlaine, etc.

Son engagement induisait le miens. A la fin de l’année de terminale, au moment de choisir une orientation, j’optai pour une université de la banlieue parisienne dans le but de ne focaliser que sur le savoir et de me concentrer sur l’enseignement qui était délivré sans me soucier de la réputation de l’école et de l’image que je renvoyais. Ma vie ne se déroulait plus dans mes livres, elle coulait dans mes veines, elle voyait le temps passer.

Marie, dès ses 18 ans, était entrée dans toutes les associations qui lui tenaient à cœur. Et avait créé la sienne qu’elle finançait elle-même en travaillant de temps en temps et grâce à l’aide de son oncle. Je participais avec elle aux manifestations, défendais les droits que tous les Hommes devraient avoir sur Terre.

« La vie est fragile ma chère Marguerite, il faut profiter de toutes les secondes qui nous sont offertes sans attendre demain sinon tu mourras sans avoir eu le privilège de donner à ton existence le privilège d’incarner ce en quoi tu crois. Et ta mort n’aura l’intérêt que de laisser la place à une autre personne, sans que ton esprit ne demeure dans la mémoire de qui que ce soit ».

Nos jours n’étaient plus que lutte pour le paradis perdu. Je voulais moi aussi offrir les battements de mon cœur à la justice, à la liberté et à ma Marie. Je lui offrais toutes les secondes de ma vie car je croyais en toutes ces causes, mais je croyais plus que tout en ma Marie.

La fragilité de la vie prit tout son sens en octobre 2014. L’oncle de Marie fut victime d’un accident dans un vol d’avion traversant le Pacifique. Les corps, comme l’avion ne furent jamais retrouvés. Le choc de l’accident ébranla Marie sans pour autant mettre son engagement en cause. Du moins c’est ce que je crus les premiers jours.

Lorsque vint le moment de l’enterrement, elle vacilla. Les larmes coulèrent à flots, ses jambes s’affaissèrent sous elle. Je restai avec elle jusqu’à la fin, tentant en vain de lui redonner le courage d’affronter la vie. Mais son cœur s’était brisé. Et le miens avec.

Elle s’éteignit peu à peu.

Lorsque nous nous voyions désormais, la tristesse perlait à son front, ses joues se creusaient comme si elle tentait de donner de la matière à la mort. Je lui proposai de venir vivre chez moi mais elle préféra rester dans le petit studio que son oncle lui avait payé pour ses 18 ans. Après quelques semaines, elle m’annonça qu’elle se retirait chez sa grand-mère en Espagne. Cette nouvelle me heurta si fort que la douleur que je ressentis dans la poitrine m’empêcha de respirer. Je me sentis défaillir mais n’en laissa rien paraître pour ne pas que Marie ne se sente plus mal encore. Je lui demandai si je pouvais venir avec elle car j’aurais tout quitté pour elle, mais elle refusa.

« Non, je veux y aller seule, me chuchota-t-elle. C’est mon combat tu comprends, non le tiens. Je porte sûrement malheur Marguerite, et tu es maintenant la personne que j’aime le plus en ce monde. Je t’en prie, laisse-moi. »

Je la priais au moins de venir me voir de temps en temps ou de me laisser venir la voir. Elle accepta à contrecœur.

Aux débuts, nous nous revoyions ainsi tous les week-ends. Nos conversations étaient entrecoupées de pleurs, de cris, de tristesse. Pas seulement ses pleurs, mais les miens aussi. Les cris provenaient autant d’elle que de moi. La tristesse nous accablait toutes deux. Marie qui avait tant lutté pour la liberté semblait désormais prisonnière de son sort, laissait chaque jour la mort grignoter un peu plus d’espace en elle, et je me retrouvais impuissante à faire quoi que ce soit, comme si mon amour pour elle ne suffisait pas.

Nos rendez-vous se firent plus rares. Son teint était devenu cendré, ses cheveux avaient cessé de narguer la face du monde et quelques mèches blanches venaient enlaidir le tableau. Cependant nous écrivions toujours ensemble, car je la forçais à coucher sur le papier ses émotions, persuadée que sa passion pour l’écriture ferait office de catharsis.

Elle décida ensuite de ne plus venir que tous les mois. Je lui demandai de m’envoyer des lettres. Elle m’en envoya quelques-unes. Les phrases n’étaient plus si bien construites, les mots plus si joliment employés. Je les voyais collés au papier et la lourdeur de leur peine les empêchait de flotter. Ils s’enfonçaient dans les limbes du désespoir.

Les visites se firent par la suite de plus en plus rares. Elle ne vint plus que tous les deux mois, puis tous les trois mois. J’essayai de me déplacer chez elle le plus souvent possible mais elle ne voulut plus m’accueillir. Elle disait que c’était pour mon bien.  

Les lettres aussi se firent de plus en plus rares. Un jour, je décidai de lui rendre une visite surprise et elle m’apprit qu’elle avait irrémédiablement perdu le goût de l’écriture, les mots lui venant avec peine. Qu’elle avait perdu le goût de la lecture car le discours des livres n’avaient plus aucun sens. Je la voyais dépérir et je ne parvenais pas à la secourir.

Elle ne répondait plus jamais à mes appels. Un jour, après de longs mois d’attente, je me rendis donc chez elle sans m’annoncer. Elle avait encore maigri. Sa grand-mère me raconta qu’elle ne parvenait pas non plus à l’aider, et qu’elle était très préoccupée par son état. Je tentai de parler à Marie, mais elle ne me laissa pas l’atteindre, et resta engluée dans ses idées noires. Un matin, mon sommeil fut troublé par une douleur vive dans ma poitrine. Je me levai aussitôt, courra jusqu’à sa chambre et ouvrit la porte précipitamment sans prévenir. Je la trouvai suspendue aux baldaquins de son lit. Je mis du temps à réaliser. Ses yeux étaient ouverts et regardaient vers le ciel en implorant. Ses bras et ses jambes squelettiques pendaient tels des loques dans le vide. Sous elle, je trouvai une lettre. Ma main tremblante saisit cette feuille, délicate comme ma Marie. Sous le choc, je regardai la lettre mouillée de larmes.

Elle me faisait ses adieux.

Je t’aime Marie.

Mais la vie me fait comprendre que je ne mérite pas tout cet amour. Je fais du mal à trop de personnes qui m’entourent.

Je suis désolée. Pardonne-moi.

Adieu 

Je vis le jour en août 1996, à Paris. Je m’appelle Marguerite et contrairement aux apparences, je ne porte pas le prénom d’un autre temps. Exécrant le conformisme – malgré leurs allures de bourgeois bohèmes – mais prônant l’attachement à des valeurs intellectuelles, mes parents s’inspirèrent de l’héroïne Marguerite Yourcenar, l’auteure d’Alexis ou le traité du vain combat qui a mené une existence de femme intellectuelle libre et dont le patronyme ne peut être que le symbole intergénérationnel de la femme émancipée.

Mes émois scolaires débutèrent en 2002 lorsque l’école primaire m’ouvrit ses bras. Ces années d’enfance furent rythmées par les découvertes : je m’essayai d’abord à l’équitation, et au tennis. Puis à la natation. Et en hiver je tentai le ski. Je choisis finalement de me lancer dans des activités d’un autre type expérimentant tantôt le théâtre, tantôt la musique. Mon réel épanouissement se réalisa toutefois à l’école même, lorsque je pénétrai dans l’univers de la poésie et de la prose. En 2007, l’école secondaire m’accueillit à son tour, et je me forgeai une personnalité en m’inspirant des héros vivant dans mes livres. Il me paraissait en ce temps que la vraie vie ne pouvait être que fictive si l’on souhaitait vivre des aventures et ressentir d’intenses émotions, et que seule l’imagination pouvait remédier aux maux qui accablent l’humanité quand elle-même a renoncé à les combattre. En 2011, alors que je quittais progressivement les bancs de l’adolescence, j’entrai au lycée Louis Legrand.

Au lycée, ma route croisa alors celle de Marie… Notre rencontre se déroula lors de notre premier cours de mathématiques : ce jour-ci l’anxiété des premiers jours d’école dans un nouvel établissement atteignait son paroxysme. Je m’engouffrai la première dans la classe et m’assis au premier rang, seule. Et lorsque l’ensemble des élèves fut installé, elle poussa la porte, et apparut. Rayonnante. Tous les regards convergèrent en cette même source de lumière. La professeure cessa son discours de bienvenue pour observer la nouvelle arrivante. Son époustouflante crinière brune tombait en cascade dans son dos. Elle portait un t-shirt blanc un peu large pour elle et un pantalon de sport gris surmontant des chaussures noires délavées, dans la plus grande neutralité qu’il soit. Elle dégageait une aura de sensualité et l’élégance émanait de son corps frêle, tout juste sorti de l’enfance. Ses lèvres roses et charnues divinement dessinées murmurèrent des mots d’excuse tandis que ses yeux cherchaient une réponse qui ne lui parvint jamais. La Terre semblait s’être figée et seule elle pouvait encore se déplacer comme bon lui semblait. Elle se détourna de la professeure, son regard sombre dévisagea la classe entière et vint se planter dans le mien. Un frémissement d’exaltation courut dans mes veines et atteignit la moindre parcelle de mon corps si bien que pendant quelques secondes je retins ma respiration dans l’espoir que l’agréable sensation ne me quitte pas. Elle contourna la table qui jouxtait la mienne et s’assit. Nos regards s’étaient désormais quittés, mais tout mon être restait absorbé par la présence de ma partenaire. Les murs de la classe étaient tombés, et mon âme s’envolait à la recherche de la sienne dans une danse éternelle. Je ne parvenais pas à détourner mon attention d’elle. Je me souviens que la voix de la professeure reprit son cours mais sonnant si lointaine, je ne compris mot. Puis l’instant d’après, mon monde vibra, l’image de la chevelure de geai devint trouble et mes paupières clignèrent pour aider mon esprit à redescendre de son piédestal. La sonnerie annonçant la fin du cours venait tout juste de sonner. Elle signifiait aussi que l’on devait se déplacer pour rejoindre la suite de notre programme hebdomadaire.

Je me levais difficilement, encore sous le choc de tant d’émotions et rejoignis le cours suivant, qui était un cours de Français. Je me fis discrète et essayai de focaliser mon attention sur le tableau et sur les lettres qui s’y inscrivaient. Toutefois, je ne parvenais pas à oublier mon escapade dans le monde éveillé des songes, et je sentais au fond de moi que ces sensations correspondaient aux prémices d’une vie qui se déroulerait en-dehors de mes livres.

Le lendemain, deuxième jour de lycée, mon objectif se résumait à faire connaissance avec la mystérieuse Marie. Je la trouvai dans le hall d’entrée. Je n’eus aucun mal à la reconnaître : toujours cette superbe chevelure pour laquelle certaines filles auraient été prêtes à tuer, et toujours cette tenue qui se voulait aussi simple et aussi naturelle que possible. Elle observait une photo d’aigle en plein vol exposée sur un panneau d’affichage. Je décidai de faire le premier pas.

« Bonjour, je suis Marguerite, dis-je en guise d’introduction. Nous sommes dans la même classe.

  • Je sais bien qui tu es, répondit-elle toujours dos à moi, puisque tu n’as pas cessé de m’observer hier lorsque je suis arrivée. Cela ne t-arrive-t-il pas de faire preuve de discrétion ? La politesse ne te dit rien ? »

Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière et je n’eus pas le temps de répondre car elle se détourna aussitôt de la photo, me tendis la main, un semblant de sourire se forma sur ses lèvres, et elle continua :

« Je plaisantais. Moi, c’est Marie. J’ai toujours suivi un enseignement privé, des cours particuliers en fait. Tu te demandes comment j’ai pu entrer dans l’école publique, et surtout dans une école aussi prestigieuse que celle-ci ? Crois-moi le bon dieu n’y a rien à voir. Mon oncle a fait un gros chèque au directeur de l’établissement. Je suis ravie de te connaître, tu as l’air d’être sympa quand même. »

Cette dernière phrase me parut être un compliment et je voulu répondre une sorte de « Merci, ravie de te connaître aussi » mais de tels mots ne franchirent pas mes lèvres. Les présentations étaient faites. Nous allâmes donc en cours ensemble, sans un mot. Et nous passâmes ainsi la journée à voguer de classes en classes, à s’échanger quelques mots de temps en temps. A ses côtés, je me sentais bien, alors que je ne la connaissais pas encore.

Marie semblait absorbée par un monde de rêves dont elle seule connaissait l’existence. Je le devinais, je l’appréhendais mais je ne pouvais pas y accéder. En cela, Marie demeurait une parfaite inconnue, une inconnue qui ne me laissait pas de marbre. Je souhaitais moi aussi accéder à ce monde de rêve, je souhaitais le comprendre, la comprendre. De sa bouche sortaient des mots d’une douceur sans égale, l’ensemble formait un discours aussi somptueux que le château de Catherine 2 de Russie ; mais je désirais en voir l’envers du décor, et admirer de mes propres yeux les dorures qui tapissaient ses murs de pensées.

Au fil du temps, de nos journées passées à discuter, à travailler, à sortir au parc du Luxembourg, elle m’ouvrit peu à peu quelques portes de son univers. Toute la fragilité de son âme luisait à la surface de sa peau. Jamais sûrement je n’avais imaginé rencontrer une telle pureté.

Marie, malgré son jeune âge incarnait déjà un idéal de passion et de dévouement en devenir. Sur ses cahiers étaient écrits ces mots :

« To sin by silence when we should protest 
makes cowards out of men. […] »

C’est en gardant le silence, alors qu’ils devraient protester, que les hommes deviennent des lâches. Ella Wheeler Wilcox.

Sa lutte quotidienne résidait essentiellement dans son mode de vie. Elle aurait voulu sans aucun doute vivre dans les montagnes, sans le confort des villes. A défaut, elle rejetait les artifices de beauté que l’on nous vendait en masse comme les indispensables de la femme, et elle incarnait pourtant la féminité dans toute sa grandeur. Elle vouait sa vie aux valeurs de la nature et de l’amour – son alimentation se résumait exclusivement à des produits végétals bruts trouvés dans des marchés biologiques ou dans des fermes. Elle ne regardait pas la télévision, qui, selon elle, corrompait l’esprit et la volonté. Elle aimait par-dessus tout son oncle qui l’avait élevée comme son propre enfant. Je la voyais femme-passion, forte mais délicate à la fois, intelligente mais rêveuse. Elle se voulait engagée dans toutes les causes humanitaires puisqu’elle considérait que le véritable devoir de tout un chacun était celui du citoyen du monde et non celui de citoyen de l’Etat, et me confiait que dès sa majorité acquise, elle ferait tout son possible pour aider à sa manière à construire un monde meilleur.

En quelques semaines nous étions devenues très proches et je pénétrais toujours plus dans son univers.

En quelques mois nous étions devenues inséparables. Pourtant tout nous opposait. J’avais vécu uniquement à travers les livres, elle avait voyagé dans le monde entier. J’avais porté une attention particulière à l’image physique que je renvoyais, elle s’était toujours présentée dans toute sa simplicité. Alors je tentai de lui ressembler en certains points. Je ne m’habillai plus que pour ne pas dévoiler ma nudité à la face du monde, et comme elle je devins végétalienne et écologiste convaincue. Cependant je continuais d’accorder une grande importance à la réussite scolaire et à mes résultats. Elle n’étudiait que pour son unique plaisir. Son oncle ne désespérait pas de la voir un jour obtenir un poste important, à la tête du gouvernement ou dans la diplomatie, comme lui. Mais paradoxalement, il savait parfaitement que Marie n’en ferait rien. Son rêve résidait dans la volonté d’être écrivaine engagée, ce que j’avais toujours du mal à comprendre puisqu’elle préférait l’action à la passivité. Mais j’admirais cela, j’admirais Marie et sa force de caractère malgré son jeune âge.

Au bout d’un an, Marie et moi n’avions plus de secrets l’une pour l’autre. Je connaissais tout de sa vie. Mon éblouissante Marie était née en France. Son père, banquier, était mort alors qu’elle n’avait que 5 ans et sa mère avait sombré dans la dépression puis dans la folie – elle résidait aujourd’hui dans un hôpital psychiatrique. La difficulté des épreuves que la vie avait placée sur le chemin d’enfance de Marie transparaissait aujourd’hui. Je cernais à présent cette sensibilité à fleur de peau et je savais que ma Marie pouvait vaciller d’un moment à l’autre. Son oncle, diplomate, et sans enfant, avait obtenu une délégation d’autorité parentale pour s’occuper de sa nièce et elle l’avait donc accompagné partout dans le monde en suivant des cours particuliers. Une grande complicité s’était nouée entre cet oncle et ma Marie. Alors qu’elle avait 14 ans, son oncle avait été chargé d’une mission en France et avait donc proposé à Marie d’intégrer le prestigieux lycée Louis Legrand. Le plus étonnant demeure que Marie ait accepté connaissant son dégoût pour les réputations faites à coups de billets et le dédain qu’ont les parisiens un peu aisés vis-à-vis de tout le reste de la population. Mais je ne doute pas qu’elle ait fait justement cela pour faire plaisir à son oncle.

Durant les vacances d’été nous passions nos après-midi à lire des extraits d’œuvres qui nous avaient inspirées. Nous parlions aussi de peinture, de tout ce qui pouvait servir notre imagination et notre amour complice de l’art qui a fait l’Histoire. L’une de ces après-midi restera à jamais gravée dans ma mémoire. Nous nous adonnions à nos activités rituelles lorsqu’une question qui m’avait toujours brûlée les lèvres se fraya un chemin vers l’extérieur et vint heurter l’attention de Marie.

« Marie, je souhaiterais te poser une question… Pourquoi aimes-tu tant lire et écrire, et pourquoi vouloir faire de l’écriture ton mode de lutte si les actions te paraissent plus importantes que le reste ?

  • Eh bien je crois que ta question n’a de sens que parce que tu t’obstines à opposer l’action et les mots comme beaucoup de gens le font. Je pense au contraire qu’il faut dissocier puis relier en certains points ces deux verbes… Regarde, il semble évident que nous sommes toutes deux des êtres humains absorbés par les préoccupations de leur temps et qui tentent de donner un sens à leur vie. Et ce fut également le cas des Hommes qui ont laissé leurs traces dans l’Histoire. Intéressons-nous donc uniquement aux Hommes qui ont eux-mêmes écris leur livre pour lutter, s’exprimer, se différencier des autres, s’assumer et qui ont disparu car la mort les a rattrapés comme elle nous rattrape tous. Ils n’écrivaient pas parce qu’ils ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas agir. Parce qu’en écrivant, ils agissaient. Et leurs mots donnaient un sens à leurs actions de tous les jours. Lorsque nous lisons leurs écrits, leur esprit vit à travers nous, alors que leur corps ne peut se souvenir d’avoir un jour marché, parlé, pleuré, …. J’exècre le système scolaire mais non la culture, je hais la passivité mais non les mots. Certes les mots peuvent figer et emprisonner une idée, pourtant je trouve dans leurs formes le seul moyen d’expression qui ne meurt pas. La vie incarne la fragilité Marguerite, elle incarne l’impuissance, et paradoxalement la mort. Tous les stéréotypes de la vie que l’on trouve dans les poèmes ne sont considérés comme stéréotypes que parce que notre siècle a oublié que la mort rodait à chaque coin de rue. Et il ne suffit pas de l’oublier pour qu’elle n’existe plus. Ainsi, je pense qu’il faut lire, qu’il faut redonner à l’esprit de ceux qui ont inspiré positivement l’humanité la vigueur qu’ils méritent. Je pense qu’il faut avec cela lutter également pour nos idées en les écrivant, pour qu’à l’avenir l’humanité reconnaisse également à nos esprits le mérite de vivre à travers les leurs. Parce que sinon Marguerite, ta vie s’effritera et il n’en restera plus que le souvenir dans la tête de ceux que tu connaissais, jusqu’à ce que eux aussi voient leur vie s’effacer à jamais des traces de la Terre. »

Chaque expression, chaque mot, chaque lettre que Marie prononça ce jour-ci vint se figer dans ma mémoire comme s’ils y avaient été gravés au fer rouge. Et naquit en moi la conviction qu’ils avaient créés une vague d’insoumission partout sur la Terre, que toutes les secondes rythmées par ses paroles avaient donné naissance à un insurgé, à un mouvement de liberté. Je perçu l’incertitude du futur, la nécessité de vivre maintenant et de vivre pour ce qui nous tient à cœur. Je décidai de vivre pour Marie.

Lorsque nous parlions, elle me transportait et je me sentais flotter dans les limbes de l’amour. Aussi je ne me lassais pas de l’entendre s’exprimer et je priais secrètement pour que son souffle telle une caresse vienne me visiter dans mes songes, à chaque instant. Avec ses longs cheveux détachés, on aurait pu la voir s’envoler dans les airs si facilement, accompagnée d’Arthur Rimbaud, de Verlaine, etc.

Son engagement induisait le miens. A la fin de l’année de terminale, au moment de choisir une orientation, j’optai pour une université de la banlieue parisienne dans le but de ne focaliser que sur le savoir et de me concentrer sur l’enseignement qui était délivré sans me soucier de la réputation de l’école et de l’image que je renvoyais. Ma vie ne se déroulait plus dans mes livres, elle coulait dans mes veines, elle voyait le temps passer.

Marie, dès ses 18 ans, était entrée dans toutes les associations qui lui tenaient à cœur. Et avait créé la sienne qu’elle finançait elle-même en travaillant de temps en temps et grâce à l’aide de son oncle. Je participais avec elle aux manifestations, défendais les droits que tous les Hommes devraient avoir sur Terre.

« La vie est fragile ma chère Marguerite, il faut profiter de toutes les secondes qui nous sont offertes sans attendre demain sinon tu mourras sans avoir eu le privilège de donner à ton existence le privilège d’incarner ce en quoi tu crois. Et ta mort n’aura l’intérêt que de laisser la place à une autre personne, sans que ton esprit ne demeure dans la mémoire de qui que ce soit ».

Nos jours n’étaient plus que lutte pour le paradis perdu. Je voulais moi aussi offrir les battements de mon cœur à la justice, à la liberté et à ma Marie. Je lui offrais toutes les secondes de ma vie car je croyais en toutes ces causes, mais je croyais plus que tout en ma Marie.

La fragilité de la vie prit tout son sens en octobre 2014. L’oncle de Marie fut victime d’un accident dans un vol d’avion traversant le Pacifique. Les corps, comme l’avion ne furent jamais retrouvés. Le choc de l’accident ébranla Marie sans pour autant mettre son engagement en cause. Du moins c’est ce que je crus les premiers jours.

Lorsque vint le moment de l’enterrement, elle vacilla. Les larmes coulèrent à flots, ses jambes s’affaissèrent sous elle. Je restai avec elle jusqu’à la fin, tentant en vain de lui redonner le courage d’affronter la vie. Mais son cœur s’était brisé. Et le miens avec.

Elle s’éteignit peu à peu.

Lorsque nous nous voyions désormais, la tristesse perlait à son front, ses joues se creusaient comme si elle tentait de donner de la matière à la mort. Je lui proposai de venir vivre chez moi mais elle préféra rester dans le petit studio que son oncle lui avait payé pour ses 18 ans. Après quelques semaines, elle m’annonça qu’elle se retirait chez sa grand-mère en Espagne. Cette nouvelle me heurta si fort que la douleur que je ressentis dans la poitrine m’empêcha de respirer. Je me sentis défaillir mais n’en laissa rien paraître pour ne pas que Marie ne se sente plus mal encore. Je lui demandai si je pouvais venir avec elle car j’aurais tout quitté pour elle, mais elle refusa.

« Non, je veux y aller seule, me chuchota-t-elle. C’est mon combat tu comprends, non le tiens. Je porte sûrement malheur Marguerite, et tu es maintenant la personne que j’aime le plus en ce monde. Je t’en prie, laisse-moi. »

Je la priais au moins de venir me voir de temps en temps ou de me laisser venir la voir. Elle accepta à contrecœur.

Aux débuts, nous nous revoyions ainsi tous les week-ends. Nos conversations étaient entrecoupées de pleurs, de cris, de tristesse. Pas seulement ses pleurs, mais les miens aussi. Les cris provenaient autant d’elle que de moi. La tristesse nous accablait toutes deux. Marie qui avait tant lutté pour la liberté semblait désormais prisonnière de son sort, laissait chaque jour la mort grignoter un peu plus d’espace en elle, et je me retrouvais impuissante à faire quoi que ce soit, comme si mon amour pour elle ne suffisait pas.

Nos rendez-vous se firent plus rares. Son teint était devenu cendré, ses cheveux avaient cessé de narguer la face du monde et quelques mèches blanches venaient enlaidir le tableau. Cependant nous écrivions toujours ensemble, car je la forçais à coucher sur le papier ses émotions, persuadée que sa passion pour l’écriture ferait office de catharsis.

Elle décida ensuite de ne plus venir que tous les mois. Je lui demandai de m’envoyer des lettres. Elle m’en envoya quelques-unes. Les phrases n’étaient plus si bien construites, les mots plus si joliment employés. Je les voyais collés au papier et la lourdeur de leur peine les empêchait de flotter. Ils s’enfonçaient dans les limbes du désespoir.

Les visites se firent par la suite de plus en plus rares. Elle ne vint plus que tous les deux mois, puis tous les trois mois. J’essayai de me déplacer chez elle le plus souvent possible mais elle ne voulut plus m’accueillir. Elle disait que c’était pour mon bien.  

Les lettres aussi se firent de plus en plus rares. Un jour, je décidai de lui rendre une visite surprise et elle m’apprit qu’elle avait irrémédiablement perdu le goût de l’écriture, les mots lui venant avec peine. Qu’elle avait perdu le goût de la lecture car le discours des livres n’avaient plus aucun sens. Je la voyais dépérir et je ne parvenais pas à la secourir.

Elle ne répondait plus jamais à mes appels. Un jour, après de longs mois d’attente, je me rendis donc chez elle sans m’annoncer. Elle avait encore maigri. Sa grand-mère me raconta qu’elle ne parvenait pas non plus à l’aider, et qu’elle était très préoccupée par son état. Je tentai de parler à Marie, mais elle ne me laissa pas l’atteindre, et resta engluée dans ses idées noires. Un matin, mon sommeil fut troublé par une douleur vive dans ma poitrine. Je me levai aussitôt, courra jusqu’à sa chambre et ouvrit la porte précipitamment sans prévenir. Je la trouvai suspendue aux baldaquins de son lit. Je mis du temps à réaliser. Ses yeux étaient ouverts et regardaient vers le ciel en implorant. Ses bras et ses jambes squelettiques pendaient tels des loques dans le vide. Sous elle, je trouvai une lettre. Ma main tremblante saisit cette feuille, délicate comme ma Marie. Sous le choc, je regardai la lettre mouillée de larmes.

Elle me faisait ses adieux.

Je t’aime Marie.

Mais la vie me fait comprendre que je ne mérite pas tout cet amour. Je fais du mal à trop de personnes qui m’entourent.

Je suis désolée. Pardonne-moi.

Adieu 

En un sursaut de peur, de haine et de souffrance destructrice, je déchirai la lettre et la lançai par la fenêtre. Et je regardai ainsi, les fragments de ma vie s’envoler au vent avec l’âme de Marie.

En un sursaut de peur, de haine et de souffrance destructrice, je déchirai la lettre et la lançai par la fenêtre. Et je regardai ainsi, les fragments de ma vie s’envoler au vent avec l’âme de Marie.

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