Le français est plus clair que les autres langues

En 1952, le linguiste Albert Dauzat écrivait : « Chaque langue possède des qualités qui lui sont propres ; il en est qui prêtent à l’obscurité plus que d’autres. »[1]. Aujourd’hui encore, il est possible d’entendre des personnes acter que la langue française serait une langue d’une clarté inégalable, d’une élaboration sans égale. Le sous-entendu de ce genre de discours est évident : un peuple avec une langue plus élaborée que les autres est forcément un peuple supérieur. Pourtant, c’est tout à fait inexact.  

Mon premier point sera le suivant : Tout locuteur aura la capacité de s’exprimer avec clarté dans sa propre langue. Comme le disait Nicolas Boileau dans son Art poétique :  

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément

De la même manière que l’on peut trouver des locuteurs du français tenant un discours clair et sans arabesque, on peut aussi trouver des locuteurs du français ayant des discours tarabiscotés. Nous en avons de nombreux exemples à la télévision. Les hommes politiques sont souvent coachés par des professionnels de la communication qui leur apprennent à répondre aux questions des journalistes en restant dans le vague. Cela donne des phrases très longues et très compliquées, mettant en œuvre avec brio beaucoup de figures de style et peu sinon pas de matière à réponse. Cela permet de faire croire aux auditeurs qu’ils ne sont pas suffisamment intelligents pour comprendre et bien entendu d’éviter qu’on ne puisse les contredire ou les interroger davantage.

Maintenant, si la langue française était par essence logique et sans ambiguïté, il serait impossible de créer des énoncés illogiques ou bien ambigus, et les catégories grammaticales ne seraient pas arbitraires.

En suivant les règles de la grammaire scolaire, on peut sans souci créer des énoncés du genre :

« Trouver la veine était réservée aux fleurs, malgré la certitude acquise ainsi que ma fin se promenait toujours dans le même lac que nous. »

Vous n’avez rien compris ? C’est normal. Cette phrase est grammaticalement très correcte. Mais elle n’a pas de sens.

Un autre exemple est celui du caractère féminin ou masculin des substantifs : pourquoi le lait serait-il masculin ? Chez nos voisins hispanophones, il est féminin : la leche. En français, pomme et bière sont féminins. Pourtant en russe, ce sont des noms neutres : une catégorie qui n’existe même pas en français : Яблоко = Pomme. Пиво = Bière. Est-ce là une chose bien claire qui ne mérite pas d’être remise en cause ?

Un autre exemple encore. Si je vous parle de « l’amour de Marie ». S’agit-il pour vous de l’amour que Marie ressent pour X, ou bien l’amour que X ressent pour Marie? Seul le contexte permet de le dire.

Nous pourrions tout à fait multiplier les exemples. Les ambiguïtés, le côté arbitraire des genres et de beaucoup d’autres catégories sont lot commun de toutes les langues.  Je vous en donne un exemple russe :

Tolstoï est l’auteur d’un roman que l’on connait en français sous le titre Guerre et Paix. Le titre russe est Война и мир. Le terme мир pouvant signifier en russe paix comme monde. Si l’auteur lui-même n’avait pas traduit en français son titre, tous ceux qui cherchent la petite bête seraient encore en train de prouver que мир doit se traduire par l’un ou par l’autre.

Vous voyez bien que ce qui peut représenter une incertitude, une ambiguïté dans une langue ne le sera pas dans une autre langue et vice versa. Or, comme le dit Marina Yaguello : « Il est évident que, si les langues reflétaient une logique universelle, elles seraient toutes coulées dans le même moule. »


[1] « Pourquoi le français est-il une langue claire ? », Albert Dauzat, Le Monde

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