Fanny Roeschlin de Keller
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans cette nouvelle lecture de poème.
Vous l’aurez déjà compris. J’ai une immense passion pour les langues. Et j’ai bien aimé la dernière fois vous faire goûter à une poésie qui n’est pas nôtre par la langue mais qui pourtant sait parler à nos cœurs, soit par l’apprentissage de la langue, ou à travers une traduction, mais aussi par ses sonorités. Je ne suis pas de ceux qui font de la poésie un art élitiste, et je ne vois pas pourquoi l’on devrait se couper d’une poésie étrangère juste parce qu’elle n’est pas d’expression française, dans notre cas.
Donc n’hésitez pas à vous plonger dans des recueils de poésie étrangère, en version originale et/ou traduction. Vous n’en ressortirez que plus grands.
C’est pour cela que je vous présente aujourd’hui un poème en espagnol « El pueblo », « Le village », extrait d’un recueil de poèmes en prose et de poèmes versifiés.
La poète se nomme Fanny Roeschlin de Keller. Elle est argentine et a publié cette œuvre en 1986 à Cordoba. L’édition que je vous présente ici est unique et je suis très heureuse, très émue même de pouvoir vous en parler grâce à la magie des réseaux sociaux, et de vous faire connaître cette artiste.
Chañares est un village situé dans la province de Cordoba en Argentine, là où est née l’auteure. Les chañares se sont des arbres indigènes qui ont donné leur nom à ce village en raison de leur grand nombre. Le nom a été changé au cours du temps pour James Craik, un écossais qui s’est occupé de la mise en place du chemin de fer argentin. Mais dans l’esprit de Fanny Roeschlin de Keller, le nom demeure Chañares.
Dans cette œuvre poétique, Fanny Roeschlin de Keller souhaite revenir aux racines de la création de son village. J’ai choisi le poème « El pueblo » de manière un peu arbitraire car tous me plaisent, mais je trouve qu’il s’adapte assez bien au format de la lecture de poème : il est court et efficace. J’en fait une traduction bien entendu.
Le poème :
El pueblo era como un río o como un pájaro
Dulcemente sonaba su canción de trino mañanero
Y se percibía en la brisa su corazón de ave
En la mañana placida saboreada de aromo
las anchas avenidas eran mundos inhabitados
Que llevaban a los extravíos del sueno
Y se volvían un universo, cerrada bola de cristal
Por donde el junco percibía los más vivos colores
La sinfonía rumorosa de todo aquello que desplazaba
Sus pasos hacia otras vibraciones
Allí donde el asombro se acostaba en la hierba
Placido de agonía.
Proposition de traduction:
Le village était comme une rivière ou comme un oiseau
Doucement il faisait sonner la chanson de son air matinal
Et l’on percevait dans la brise son cœur de moineau
Dans le matin placide embaumé par l’aromo
les larges avenues étaient des mondes inhabités
Qui portaient les égarements du sommeil
Et devenaient un univers, une boule de cristal fermée
Où le jonc affichait les couleurs les plus vives
La symphonie bruyante de tout ce qui déplaçait
Ses pas vers d’autres vibrations
Là où l’émerveillement se couchait dans l’herbe
Placide de l’agonie.
C’est un poème enchanteur. Les images sont vives, colorées. Il n’y a pas de ponctuation. Cela laisse place à l’imagination. On peut choisir où commence une phrase, où elle se termine. Peut-être que pour vous ce poème n’est qu’une seule est même phrase ou alors une multitude de phrases.
Il se termine pourtant sur une note noire. Je ne sais pas exactement comment interpréter cette noirceur : serait-ce une noirceur provenant d’un village disparu dans une phase d’industrialisation trop brutale ? Une noirceur liée à la disparition du souvenir de la communauté immigrée de chañares ? Les deux ? En tout cas, c’est une noirceur qui peuple le recueil dans son entièreté.