Pierre Bordage et l’Apocalypse : quatre récits à découvrir

En terme de littérature de l’imaginaire française, Pierre Bordage occupe le haut du panier. J’avais précédemment abordé sa saga Arkane : https://alexeinaxeli.jouglar.eu/arkane-i-et-ii

Dans Arkane, Pierre Bordage dessine la fin de la cité du même nom, le décor est fictif. Aujourd’hui, j’aimerais vous présenter quatre œuvres de Bordage qui abordent la fin du monde que nous connaissons. Un roman abordant l’Avant-Apocalypse, un roman et un feuilleton se déroulant en plein Apocalypse, et un roman post-apocalyptique.  

De quoi faire cogiter.

1. Avant l’Apocalypse

Inkarmation

Editions LEHA

Publication : septembre 2019

Ici, l’humanité n’est plus seule maîtresse d’elle-même. Le Souverain des Abîmes et les rakchas tentent par tous les moyens d’y mettre fin : les rakchas se rendent sur Terre, à différentes époques de l’humanité pour changer le cours de l’histoire et ainsi déstabiliser l’équilibre karmique. Mais les Seigneurs du Karma – vivant dans le Vimana – veillent et ripostent du mieux qu’ils peuvent en envoyant leurs karmacharis, sortes d’anges gardiens, tuer les rakchas. La trame karmique tient le coup, jusqu’à ce que le Souverain des Abîmes trouve le moyen d’infiltrer le Vimana pour corrompre les karmacharis et tuer les Seigneurs du Karma. L’ultime Seigneur du karma saura-t-il intercéder auprès des bons karmacharis pour rétablir l’équilibre karmique et empêcher l’humanité de sombrer dans l’oubli ? Mais plus encore : les hommes valent-ils la peine d’être sauvés ?

Comment l’humanité avait-elle pu tomber si bas ?

Elle avait pourtant atteint des sommes de civilisation des millénaires plus tôt, encore imprégnée de la puissance infinie qui gouvernait chaque parcelle de la Création. […] Puis les liens s’étaient peu à peu distendus entre la Création et les hommes emportés par leur orgueil, au point qu’ils avaient perdu les secrets d’un environnement devenu hostile, qu’ils étaient devenus des étrangers sur leur propre territoire.

J’ai beaucoup aimé l’inspiration hindouiste et l’idée de la réincarnation de nos protecteurs. Par ailleurs, les Seigneurs du Karma ne sont pas ce que vous croyez : Bordage ne les a pas faits anthropomorphes, histoire de se remettre dans l’idée que les hommes ne sont pas parfaits.

L’écriture est prodigieuse, les images magnifiques. Je vous laisse découvrir cette pépite.

2. En plein apocalypse

Dix ans séparent ces deux récits. Deux manières d’aborder l’Apocalypse.

Les Derniers hommes

Les Derniers hommes est un feuilleton en six épisodes publié chez Librio il y a vingt ans. L’histoire prendre place après la troisième guerre mondiale.

Depuis qu’un étranger a assassiné ses parents, Solman vit avec le peuple aquariote. Dans ce monde trop pollué et dangereux, où la quasi-totalité des hommes a été exterminée, cette communauté nomade doit sa survie à la présence de sourciers qui savent repérer les sources d’eau non contaminées et à Solman, doté du don de clairvoyance.

Solman avait seulement la capacité d’entendre au-delà des mots, de voir au-delà des apparences, de détecter les intentions réelles qui se terraient derrière les déclarations, derrière les façades.

Mais les derniers hommes sauront-ils survivre aux légions de l’Apocalypse ?

[…]sa dernière conversation avec Raïma la guérisseuse lui revint en mémoire avec une acuité blessante. Elle avait prononcé un mot étrange, tiré selon elle de l’ancienne religion dominante du continent européen et qui, dans sa bouche, avait claqué comme une terrible menace : Apocalypse.

Les six épisodes des Derniers hommes :

  1. Le Peuple de l’eau (décembre 1999)
  2. Le Cinquième ange (janvier 2000)
  3. Les Légions de l’apocalypse (février 2000)
  4. Les Chemins du secret (mars 2000)
  5. Les Douze tribus (avril 2000)
  6. Le Dernier jugement (mai 2000)

Faisant preuve d’une imagination sans limite, Pierre Bordage sait travailler l’intrigue sans délaisser la psychologie des personnages. A lire de toute urgence 

Le Feu de Dieu

Editions Au Diable Vauvert

Publication : Mars 2009

Voilà plusieurs années que Franx a prévu « le cataclysme planétaire qui détruira une grande partie de l’humanité ». Il a tout préparé à l’aide de trois autres familles : il a planté sa communauté loin de tout, dans le Périgord, dans un domaine appelé Le Feu de Dieu. Réserves de nourriture, d’énergie, isolation. Tout y est. Malheureusement, le climat se détériorant au sein du Feu de Dieu, les familles quittent le bateau les unes après les autres.

Vilipendée par les populations extérieures, la communauté avait fini par se désagréger de l’intérieur, les effets de l’isolement, du confinement, ambiance croupie, désirs rentrés, silences vénéneux, lent pourrissement, première fissures, reproches larvés, discussions orageuses, affrontements de plus en plus violences jusqu’à la menace physique et la rupture.

Ne reste plus que celle de Franx, et un parasite, Jim, qui s’est infiltré dans la communauté. Franx lui-même commence à douter de sa science. Aussi, lorsqu’il doit se rendre à Paris pour régler les formalités d’un décès qui lui rapporte gros, il n’hésite pas, persuadé que là réside sa dernière chance pour reconquérir sa femme. C’est là, à cinq cent kilomètres de chez lui que les volcans enfouis se réveillent et que la terre se fissure. D’immenses quantités de cendres sont expulsées dans l’atmosphère. Appliquant ses réflexes de survie, il entreprend de rentrer chez lui à pied. Là, il tombe sur une mère mourante qui lui fait promettre de veiller sur son enfant : une petite fille taciturne mais envoûtante qui semble communiquer par la pensée. Il la nomme Surya, « soleil » en sanskrit. Sur le chemin, il se rend compte que la seule de survie des derniers hommes est l’entraide et le partage, et non le repli sur soi comme il l’avait pensé. Fort de cette leçon, il tente d’engloutir les kilomètres avec cette enfant qui est devenue la sienne. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

 Franx avait voulu tout contrôler, fort de cette conviction, sans doute inepte, que seuls les prévoyants survivraient dans les années à venir. Il errait maintenant comme un astre mort dans un vide obscur et glacé.

Le silence était maintenant total. Ils auraient pu se croire seul au monde. Ils étaient seuls au monde.

Une leçon pour notre humanité malade, un excellent roman.

3. L’Après-apocalypse

Les Fables de l’Humpur

Publié en 1999, ce roman a plus de vingt ans mais c’est un chef-d’œuvre. Il n’est jamais trop tard pour parler d’un chef-d’œuvre.

L’Humpur, si vous ne connaissez pas, c’est un ensemble de comtés : Manac, Luprat… Géographiquement, on situerait l’histoire en Dordogne et ses alentours : La Dorgne. A l’Humpur, règne le tabou. Un tabou est une loi sacrée, commune à tous les comtés. Formelle interdiction à un grogne de « saillir » une hurle, et de manière plus générale à deux individus de castes différentes de s’accoupler.

Véhir est un grogne. Un homme-cochon. Sa caste est la plus basse. C’est un pue-la-merde aux yeux de toutes les autres castes. Tia est une hurle, en plus d’être une leude : une femme-loup noble. Deux êtres aux antipodes des lois de l’Humpur. Et pourtant, ils vont cheminer ensemble, vers le Grand centre à la recherche des Dieux humains et d’une solution pour stopper la régression de l’espèce vers un état animal total. Ils sont poursuivis par H’Wil, un hurle violent et sanguinaire partisan de l’animalité manipulé par les kroaz – les hommes-corbeaux, Preux de la Génétie.

Une humanité en danger

Dans Les Fabliaux de l’Humpur, la fin de l’humanité survient avec l’avènement de l’animalité toute puissante.

Comme pour Les Derniers hommes, Bordage situe l’intrigue des Fabliaux de l’Humpur dans un Après. Un après-apocalypse. Qu’est-ce qui a bien pu causer la mort des hommes dans Les Fabliaux de l’Humpur ? Le narrateur et personnage principal le découvre dans sa quête des Dieux humains…

Un roman métatextuel

Prêtez attention au vocabulaire, à l’importance des mots dans le texte même.

La régression de l’espèce est inhérente à la régression du langage. Les phrases deviennent plus concises, moins précises. Les marques de personne apparaissent plus simples, les mots se simplifient. Le lexique s’appauvrit. La paresse articulatoire joue un grand rôle, et aucun phénomène ne vient contrebalancer la simplification phonétique qu’elle implique. « Individuel » cède la place à « individule ». La Dordogne devient « La Dorgne ».

Par ailleurs, la recherche des « Dieux humains » par Véhir, ce grogne curieux et très intelligent, est tout entière comprise dans le titre du livre. L’Humpur que l’on a tendance à lire [lumpuʁ] ou [lumpux] pourrait tout aussi bien se prononcer [lympyr] ou [lympyx] : référence incontournable à « l’homme pur » et tout le bagage historique sombre qui s’y rapporte dans nos esprits de lecteurs.

Portée des Fables de L’Humpur

Bordage fait un portrait à peine caché de notre société actuelle, comme souvent. L’exploitation des grognes – hommes-cochons – et leur statut d’inférieur est une copie conforme du traitement que l’on réserve en tant qu’humains aux autres espèces. Une preuve d’animalité. Pour faire simple, Bordage fait en effet ressortir dans l’animalité et l’humanité deux aspects : un aspect glorieux, un aspect condamnable.

 HUMANITEANIMALITE
PositifLa RaisonLa Rectitude, la Simplicité
NégatifL’Orgueil et la Démesure,
l’Egoïsme
L’Instinct

Garde l’honneur en toutes circonstances, quitte à perdre la vie,

Ainsi auras une clef du paradis.

Les Fabliaux de l’Humpur.

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